La Tour Eiffel et Clichy : une histoire liée

130anseiffel2Alors que la Tour Eiffel fête cette année ses 130 ans, saviez-vous que son créateur a vécu à Clichy, où il a réalisé quelques ouvrages et même laissé sa marque bien plus qu’on ne pourrait le penser ?

Gustave Eiffel est né en 1832 à Dijon. A l’origine, son nom de famille était Bönickhausen mais, trouvant ce patronyme préjudiciable pour ses affaires (les noms à consonance allemande étaient mal vus du fait de l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine), il se fera appeler Eiffel et l’usage de ce nom lui sera officiellement accordé en 1880 par un jugement du tribunal de première instance de Dijon.

Mémoires inédits

tmp_27bf0f15c95129be69fd102fa3b5e0a5En septembre 1923, quelques mois avant sa mort, le célèbre ingénieur offre à ses petits-enfants un exemplaire de ses Mémoires rédigés pour sa famille. Inédits, ils n’ont jamais été publiés. J’ai pu échanger avec Savin Yeatman-Eiffel, arrière-arrière-petit-fils du constructeur, qui m’a apporté quelques précisions. Si ces Mémoires sont très techniques, ils comportent quelques passages sur la vie privée de son illustre aïeul, qui y écrivit notamment : « En 1855, à ma sortie de l’Ecole Centrale (note : Ecole Centrale des Arts et Manufactures où il obtint un diplôme d’ingénieur chimiste) je suis entré chez Charles Neveu, Ingénieur-constructeur de matériel de chemins de fer, membre du Comité de la Société des Ingénieurs Civils. Charles Neveu était à la tête d’ateliers importants, dont les principaux étaient situés à Paris, rue de la Bienfaisance (…) Les ateliers de la rue de la Bienfaisance avaient une annexe à Clichy, près du pont d’Asnières, où l’on s’occupait plus spécialement de la construction de wagons. Le grand terrain qu’elle occupait fut acquis par la Compagnie Générale de matériels de Chemins de Fer, dont il va être parlé plus loin, par suite de sa fusion avec les Etablissements Neveu. Il est actuellement la propriété de la Compagnie Parisienne du Gaz, qui y a installé une de ses plus grande usine ».

Eiffel occupe tout d’abord le poste d’assistant personnel de Charles Neveu, « pour étudier les questions qu’il s’était réservées et notamment celles des fondations en rivière ». Il pose ses valises chez son employeur, rue de la Victoire à Paris. « Ce n’est qu’en 1862 que Gustave Eiffel s’établit à Clichy, si ma mémoire est exacte », me précise Savin. Ceci semble tout à fait logique, puisque c’est également cette année là que l’homme s’est marié à Dijon avec Marguerite Gaudelet (avec qui il aura cinq enfants), le couple aura certainement souhaité alors bénéficier de l’intimité d’un logement propre.

Directeur des ateliers de Clichy

tmp_55510c66e7d96cbb46e5a45bf12708d8Mais reprenons les choses chronologiquement. Eiffel et monsieur Neveu entretenaient une étroite relation d’amitié. Lorsque l’entreprise de ce dernier fusionna avec la Compagnie Générale de Matériel de Chemins de Fer, dirigée par le belge François Pauwels, Gustave fut nommé « Chef du bureau des études dans les usines de Paris ». En 1858, c’est au jeune ingénieur âgé de 26 ans qu’est confiée la charge de dessiner les plans et de diriger les travaux de construction du pont de Bordeaux, qui « traverse la Garonne par un tablier métallique de 500 mètres de longueur, reposant sur six piles établies à air comprimé à une profondeur de 25 mètres sous l’eau (…) l’un des plus importants ouvrages en fer construits à cette époque ». Gustave Eiffel réussit d’une main de maître l’exécution de cette tâche, ce qui lui permis de se faire remarquer et de se voir confier la réalisation d’autres ouvrages dans le Sud de la France, mais aussi la direction des ateliers de Clichy.

Arrêtons-nous un instant sur une petite phrase de ces Mémoires, qui semblera anodine à beaucoup, mais qui m’intéresse tout particulièrement : « C’est cette entrée dans les travaux publics, par l’intermédiaire de Monsieur Neveu, qui décida de mon entière carrière ». De quoi lire entre les lignes que sans Clichy, il n’y aurait pas eu de Tour Eiffel ? C’est bien tentant, n’est-ce pas ? 😉

15 chemin de Halage

eiffel1863Revenons-en à 1862. Où la famille Eiffel s’était-elle précisément établie ? Les Archives Départementales des Hauts-de-Seine me fournirent la réponse lorsque j’y consultai l’acte de naissance de leur première fille, Claire Marie Françoise Alexandrine (née le 19 août 1863), qui indique comme domicile des parents le 15 chemin de Halage. Ce chemin est devenu le Quai de Clichy. Une information que me confirme Savin Yeatman-Eiffel, en me citant un autre extrait des Mémoires inédits dans lequel Gustave parle de sa soeur Catherine Marie (1834-1901) : « Plus tard, en 1863, elle revint avec moi habiter Clichy la Garenne, aux Ateliers de Construction de la Cie générale de Matériels de Chemins de Fer, présidée par monsieur François Pauwelles ».

Pour en savoir plus, notamment en terme d’anecdotes du quotidien, il me faudrait consulter le Fonds Granet, qui est conservé aux archives du musée d’Orsay et qui regroupe toute la correspondance échangée entre Gustave Eiffel et ses parents (auxquels il racontait beaucoup de choses). Malheureusement, ces documents sont réservés aux chercheurs, et malgré plusieurs demandes, leur accès ne m’a pas été autorisé. Par chance, François Poncetton, un ami de la famille Eiffel qui a consacré en 1939 une biographie au « Magicien du Fer », en a reproduit quelques extraits dans son ouvrage (qui est très dur à trouver, mais rien n’est impossible et après quelques semaines j’ai eu l’opportunité d’en acquérir un exemplaire).

Arrivée rocambolesque à Clichy

poncettonY est confirmé ce que j’avais déjà appris, à savoir qu’à la fin de l’année 1862, Gustave Eiffel prend la direction des ateliers de Clichy « et habite sur place ». Marguerite « avait été enchantée en visitant sa nouvelle demeure. La maison était très grande, et plus qu’habitable, beaucoup plus agréable que l’appartement de Bordeaux (…) l’on faisait de beaux projets. Les parents de Dijon auraient leur chambre ! ». Plus émouvant encore, une autre page relate que l’emménagement du couple ne fut pas de tout repos : « Le 8 décembre, Gustave annonçait leur emménagement d’hier au soir. Les jeunes époux, sans doutes arrivés à l’improviste, avaient dû pénétrer dans leur domicile par escalade. Ils avaient fait leur lit eux-mêmes. Ils s’étaient débrouillés joyeusement. Ils étaient bien heureux ».

La suite sera moins rose, l’entreprise clichoise voyant son activité décliner. François Poncetton cite plusieurs extraits de lettres envoyées par Gustave Eiffel à son père à ce sujet, notamment : 8 mars 1863 : « cette crise industrielle est d’aileurs un fait général (…) j’aurai plus de peine encore à faire de Clichy une usine productive, et je vois que cette année-ci, nous ne sommes pas sur le point de gagner de l’argent. Il y a peu de travaux et deux que nous avons sont mal payés » ; 15 mars : « Nous chômons presque. Enfin nous ne sommes pas les seuls » ; 22 mai : « A Clichy, l’année a été bien mauvaise. Il y a 300.000 francs de perte (…) il y a une stagnation générale dans les industries se rapportant au matériel des chemins de fer » ; 16 juin : « Les affaires ne vont pas bien » ; 8 octobre : « Les affaires ne vont pas fort » ; 1er novembre : « Je vais supprimer le mois prochain une dizaine d’employés. Cela me coûte beaucoup, mais est nécessaire » ; 8 décembre : « Nos affaires ne vont guère bien et j’ai pour ma part beaucoup d’ennuis, tant pour les retards de livraison que pour les pertes notables sur quelques-unes. Je n’en vois pas beaucoup non plus se présenter de nouvelles et avant peu nous serons fort embarassés »…

La tour fabriquée par les machines clichoises

Ouvriers-réalisant-le-rivetage-avec-un-marteau-pneumatique-et-une-bouterolle-et-un-tasEiffel, malgré son statut de Directeur des ateliers, reste avant tout un employé à qui on ne laisse pas prendre d’initiatives. Ses options pour redresser la barre sont donc maigres, il craint une mise en liquidation et il se trouve las de payer pour les fautes et les faiblesses d’autrui. En septembre 1864, il négocie son licenciement avec monsieur Pauwels car la compagnie « est à bout de ressources ». Il obtient 13.000 francs de dommages et intérêts l’année suivante, déménage à Paris rue St Petersbourg, puis s’installe à son compte en décembre 1866 à Levallois-Perret dans ses propres ateliers, dans la continuité desquels il se fait construire une maison (l’ensemble a aujourd’hui disparu, et la rue Fouquet à été renommée rue… Gustave Eiffel). L’historien Bertrand Lemoine, qui évoque cette période dans « L’Entreprise Eiffel« , précise que l’acquisition des locaux de Levallois fut entièrement financée par son beau-père, et que pour équiper sa nouvelle usine, il « rachète à Pauwels une partie du matériel de l’usine de Clichy pour 45.000 francs ». Ce sont donc les machines de Clichy qui fabriqueront, pièce par pièce, sa célèbre tour !

En effet, ses différents morceaux ont été forgés à Levallois, puis numérotés et étiquettés, avant d’être assemblés sur le Champ de Mars. Le Journal des Débats Politiques et Littéraires de 1889 l’explique bien : « Il eût fallu avec la pierre compter par années, on a compté par mois avec le fer (..) le premier coup de pioche fut donné au champ de mars le 28 janvier 1887 (…) au milieu de juin 1888, on était parvenu au deuxième étage (…) le 31 mars 1889, le drapeau tricolore flottait sur la tour complètement édifiée (…) ces résultats remarquables sont dus à la façon méthodique et en quelque sorte mathématique avec laquelle on a conduit les travaux. Toutes les pièces avaient été dessinées et préparées aux ateliers Eiffel ; elles arrivaient sur place prêtes à être posées et rivées. A l’usine de Levallois-Perret on forgeait les fers provenant des usines de l’Est, on achevait toutes les pièces ; au Champ-de-Mars, on montait, on rectifiait quelques petits écarts impossibles à prévoir sur des portées aussi grandes, puis l’on rivait. Tout s’est succédé avec une régularité saisissante ».

Les ouvrages Eiffel à Clichy

868834bd.JPGMais les liens entre notre commune et le « Magicien du Fer » ne s’arrêtent pas là. Les établissements Pauwels sont remplacés par une usine à gaz, édifiée en 1878. Eiffel en réalisera les « ateliers de distillation, combles et planchers, viaducs et appontements pour décharger les houilles et les cokes » (d’après le livre « Gustave Eiffel : le triomphe de l’ingénieur » de Frédéric Seitz). L’usine sera agrandie en 1880 et en 1900, sans qu’il soit certain qu’Eiffel prit part à ces travaux. En revanche, il construisit les 7 gazomètres aux cuves de 55 mètres de diamètre qui restèrent sur place jusqu’à leur démentèlement, en 1964. Ces derniers ont d’ailleurs eu l’honneur d’être peints par Vincent VAN GOGH et Paul SIGNAC lors de leurs promenades en bord en Seine…

pontdebiaisCe n’est pas tout : en 1875, Gustave Eiffel avait également réalisé le pont de biais, qui surplombe toujours la rue Pierre Bérégovoy (qui s’appelait à l’époque la rue des Chasses) avec son armature rivetée. Cet ouvrage permettait de relier entre elles plusieurs parcelles de terrain appartenant à la Société Parisienne du Gaz.

En 1880, le terrain où s’installe l’usine à gaz de Clichy est surélevé, pour le protéger d’éventuelles crues de la Seine. Avec quoi, me dire-vous ? Hé bien, avec les terres excavées du Champ de Mars au cours de l’édification des fondations de la Tour Eiffel ! Ces déblais étaient ramenés par bateau. Ils permirent de construire un remblais de 6 mètres de haut. Aujourd’hui, se dresse sur ce terrain le Parc des Impressionnistes.

Disparition du « pavillon Eiffel »

pavilloneiffel2Quant au logement clichois de l’ingénieur, qu’est-il devenu ? Le 15 chemin du Halage, qui correspond aujourd’hui au 32 quai de Clichy, a été investi par la fourrière automobile de Paris. A l’origine, comme le montre un plan du cadastre de 1856, deux pavillons se trouvaient de part et d’autre du portail. Celui de droite avait vocation à être habité puisqu’il disposait d’un jardin potager. Et c’est justement dans cette jolie maison que la famille Eiffel posa ses valises en 1862. Sa jumelle fut rasée, j’ignore en quelle année. En revanche le « pavillon Eiffel », comme il fut surnommé, tint bon.

pavilloneiffelLe 20 juillet 1998, Le Parisien écrivait à son sujet : « Autour de cette maison au style indéfinissable surmontée d´un toit à la Mansard, les carcasses de voitures enchevêtrées sans ordre côtoient les véhicules arrachés à leur (mauvais) stationnement. Ceux-là sont sagement rangés et s´étendent presque à perte de vue. Le pavillon est triste et délabré, fenêtres murées. Il a grise mine, comme celle des automobilistes qui viennent récupérer leur bien ! (…) Le pavillon des bords de Seine, construit vers 1860 et resté debout, garde la marque de sa double fonction : maison d´habitation côté fleuve, atelier industriel côté rue, pratique pour entreposer l´outillage de la fourrière ». La demeure a malheureusement continué à se délabrer au fil des ans, toujours murée, toujours abandonnée, pour finalement être démolie en 2018 afin de laisser place à un projet immobilier. Ci-dessous, un détail d’un plan d’époque de l’usine à gaz montrant ce pavillon, que j’ai pu consulter aux archives nationales.

planusinegaz
Gustave Eiffel a fini ses jours dans un sompteux hôtel particulier qu’il s’était fait construire au 17 avenue Matignon. Ce véritable palais n’avait rien à envier à l’Elysée, comme en témoigne cette galerie de photographies. N’espérez pas le visiter néanmoins, il a été détruit et remplacé par un affreux building…

Le vent…

soufflerie_eiffel_gustave_Je terminerai avec une dernière petite anecdote, permettant de lier fugacement encore l’ingénieur et Clichy : dans la biographie de François Poncetton, on peut lire ces lignes à propos du vent : « Ah ! Ce vent ! L’on peut dire qu’il est en corollaire à toute une vie de travail et de recherche. Quand, au sortir de l’Ecole Centrale, Eiffel secondait Charles Nepveu, déjà il avait découvert son ennemi ! Chaque journée de son existence, il allait la lui dévouer (…) Variation, vitesse, force, pesée du vent : il a noirci ou fait noircir des kilomètres de papier, pour marquer symboliquement, en chiffres, les manoeuvres de son adversaire ». C’est donc pobablement au début de sa carrière, alors qu’il était établi à Clichy, que Gustave Eiffel a commencé sa longue et passionnante étude du vent, lui permettant ensuite d’ériger une tour immobile face à cet invisible élément, tour qui accueillera par la suite un laboratoire météorologique où il passera de longues heures a étudier l’aérodynamique… La boucle est bouclée !

Crédits photos : Google ; Société de la Tour Eiffel ; Musée d’Orsay ; Archives Nationales ; Archives Départementales des Hauts-de-Seine ; DR


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