La folle histoire du 26 rue Soufflot [Paris]

soufflot001Le 26 rue Soufflot, en contrebas du Panthéon, est une adresse riche qui nous permet d’effectuer une longue promenade historique, de la Lutèce antique jusqu’à nos jours. Ce blog n’est habituellement consacré qu’à Clichy-la-Garenne, mais j’avais commencé ce travail de recherches pour un ami très cher qui, malheureusement, ne pourra jamais lire ces lignes puisqu’il nous a quittés de façon aussi subite qu’injuste il y a quelques mois. Il était néanmoins important pour moi d’achever cet article, pour lui, pour ses proches, et aussi pour vous, mes lecteurs qui, je l’espère, serez intéressés par ce voyage dans le temps qui vous transportera d’un Forum romain à mai 68…

La partie supérieure de la rue Soufflot (allant du Panthéon à la rue Saint-Jacques) a été ouverte en 1760. Puis elle fut prolongée (de la rue Saint-Jacques jusqu’au boulevard Saint-Michel) entre 1846 et 1876. Enfin, en 1877, la rue fut renumérotée. A l’origine « rue du Panthéon Français », elle fut rebaptisée en 1807 pour rendre hommage à Jacques-Germain Soufflot, architecte du Panthéon. Mais l’histoire de l’endroit ne commence pas là, car l’emplacement qui accueille désormais la librairie de feu mon ami Didier n’a pas été désert par le passé, bien au contraire.

Le coeur de Lutèce

soufflot002L’endroit était même très fréquenté pendant l’antiquité, puisqu’il faisait partie du Forum romain (centre économique, administratif et religieux de la cité) de la ville de Lutèce. Les seuls vestiges connus du Forum sont encore visibles en sous-sol (en accédant au parking Vinci dont l’entrée est, je vous le donne en mille, située à l’angle de la rue Soufflot et du Boulevard Saint-Michel -au niveau du 61 boulevard Saint-Michel précisément-) sous la forme d’un mur d’environ 4m² mis au jour en 2001, dont les quelques pierres qui ont traversé les outrages du temps sont tout ce qui reste des fondations occidentales.

C’est l’archéologue Théodore Vacquer qui, pendant les travaux initiés par Haussmann, a (re)découvert (entre 1860 et 1863) et étudié les vestiges de ce « magnifique édifice de 180 mètres de long sur 90 mètres de large, entouré d’un portique à arcades ». Le Forum de Lutèce comprenait des boutiques, une basilique, une salle de tribunal, un marché couvert, une bourse de commerce et un temple (dédié au culte de l’empereur). C’est approximativement au niveau de l’emplacement de ce dernier que trône aujourd’hui le 26 rue Soufflot, d’après ce que j’ai pu déduire des plans que j’ai observés.

soufflot003Le Forum connut une triste fin et servit de carrière de pierres lors des invasions barbares du troisième siècle, les parisiens d’alors préférant fortifier l’île de la Cité pour se protéger. Sa décoration était visiblement magnifique, comme en témoignent quelques colonnes ornées et moulures exposées au Musée Carnavalet, ainsi que d’anciens témoignages. En effet, des parties du Forum étaient encore visibles au Moyen-Age sous la forme de ruines ayant ressurgi lors du creusement du fossé de l’enceinte de Philippe Auguste (dont une tour se dressait au niveau du 26 rue Soufflot, laquelle disparut lors des travaux d’Haussmann) entre 1358 et 1364. Ces ruines étaient appelées, à tort, « château Hautefeuille » par les habitants de l’époque. « Le Forum fut entouré d’un mur d’enceinte accolé à son mur de clôture, et c’est sous cet aspect qu’il deviendra, au Moyen-Age, le Château Hautefeuille », relate ainsi l’historien Paul-Marie Duval dans « De Lutèce à Paris », en 1989.

soufflot004Gustave Pessard, dans son « nouveau dictionnaire historique de Paris » publié en 1904, apporte quelques précisions supplémentaires : « En 1847, la rue Soufflot fut ouverte entre la rue Saint-Jacques et le jardin du Luxembourg, mais ce travail ne fut entièrement terminé qu’en 1853 (…) Les travaux de prolongement de cette rue effectués en 1852 viennent de faire disparaître une partie importante de l’enceinte de Philippe Auguste (…) l’une des tours de cette muraille a été conservée en partie au coin de la rue de Cluny (note : rue Victor Cousin). Là une vaste construction, portant les caractères du commencement du XIVème siècle a été retrouvée, elle s’appuyait contre le mur de l’enceinte de la ville en dehors et formait une grande salle divisée en deux nefs par des colonnes. Une immense cheminée occupait l’extrémité de chaque nef au Midi. Cette construction, épargnée en 1358 lorsqu’on creusa un fossé autour de l’enceinte méridionale, est probablement l’ancien parloir aux bourgeois (note : ancêtre de l’Hôtel de Ville qui était en fait au niveau du 20 rue Soufflot), mentionné dans les lettres du Roi Jean en 1350 ».

Malheureusement, rien ou presque ne subsiste de ces merveilles aujourd’hui. « Avec le développement des parkings souterrains à partir des années 1960 », de nombreux témoins du passé de Paris furent détruits. « C’est ainsi que le parking de la rue Soufflot à Paris a provoqué dans l’indifférence générale, pendant les années 1970, la destruction du forum romain de Lutèce », déplore Jean-Paul Demoule dans « On a retrouvé l’histoire de France ». Et c’est bien triste.

Bombardement prussien

Il est impossible en revanche de savoir précisément qui vécut ici, ou travailla ici, avant 1877. En effet, le tracé de la rue Soufflot prolongée ne s’est pas superposé au tracé d’une ancienne voie existante, il a plutôt coupé dans le vif… Tant et si bien que je ne peux dire « auparavant, il s’agissait de la rue x ou y » et faire des recherche à son propos. La gravure suivante (plan de 1860), dénichée dans les Archives de Paris, montre l’emplacement que je suppose être approximativement celui du 26 rue Soufflot actuel, au croisement des rues Harpe, St Hyacinthe et d’Enfer (note : aujourd’hui rue Le Goff).

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Je peux cependant vous relater un fait certain : dans la nuit du 8 au 9 janvier 1871, lors du siège de Paris, l’armée prussienne arrosa le quartier de projectiles explosifs. Le Jardin du Luxembourg fut touché par vingt obus, et des dizaines de morts furent à déplorer dans la capitale. Le 26 rue Soufflot fut, lui aussi, touché (en son deuxième étage), comme le montre une gravure reproduite tout à la fin de cet article et dont l’original est conservé aux archives nationales.

soufflot006Le tout premier commerce que je trouve installé au 26 rue Soufflot est une imprimerie/librairie ayant pour enseigne « Dauvin Frères » que l’Annuaire de l’Imprimerie de 1855 situe à un croisement : « 26 rue Soufflot, 2 rue St Hyacinthe, 17 rue de Grès ». Les frangins « libraires éditeurs » possèdent visiblement une belle échoppe, car dès 1867, dans des livres sortis de leurs presses, les deux adresses (26 rue Soufflot et 63 boulevard St Michel) apparaissent, suggérant ainsi qu’ils occupaient tout le rez-de-chaussée du bel immeuble haussmannien.

Si en 1872 je trouve encore des livres édités par Dauvin Frères et mentionnant les adresses qui nous intéressent, à partir de 1873 la librairie passe au nom de « Cotillon et Fils, libraires du Conseil d’Etat », comme en témoignent d’autres ouvrages d’époque que j’ai pu consulter chez des bouquinistes ou aux archives.

La mode des « nouveautés »

A partir de l’année 1876, il semble évident que la boutique est, au moins, divisée entre deux activités bien distinctes. D’un côté, la librairie ; de l’autre, un magasin de nouveautés : « Au Panthéon », appartenant à un monsieur Bodin (note à Didier : celui dont je vous ai offert une petite carte d’époque), qui a ouvert ses portes en ce lieu en date du 8 octobre 1876, d’après une affiche de l’illustrateur Jules Chéret conservée par les archives de Paris et reproduite ci-dessous :

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A cette époque, la boutique est immense puisqu’elle occupe aussi bien le rez-de-chaussée de l’immeuble au 63 boulevard Saint Michel que celui du 26 rue Soufflot (les deux bâtiments ne font qu’un). On y trouvait de tout, un peu comme aux Galeries Lafayette actuelles, et principalement des vêtements. Une réclame de l’époque indiquait d’ailleurs : « Recommandé pour la qualité, la fraîcheur et le bon marché de ses chemises, faux-cols, chaussettes, gilets de flanelle, caleçons, parapluies, ganterie, cravates, parfumerie des premières marques ».
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Les archives nationales me permirent de trouver, dans l’édition de janvier 1879 de la Revue de la Papeterie, l’annonce légale suivante : « M. Dauvin (E) a vendu à Dauvin (L), rue Soufflot, 26, un fonds de librairie ». En outre, le Journal Hebdomadaire des Archives Commerciales de France du 26 septembre 1879 nous apprend la « Formation de la Société en nom collectif Becoulet et Brizard». En 1879 encore, la librairie et le magasin de confection semblent cohabiter. « Au Panthéon » devait certainement occuper la plus grande partie de l’espace commercial, depuis le 63 boulevard St Michel jusqu’au 26 rue Soufflot, et une petite partie seulement du 26 rue Soufflot était allouée à la librairie, car certaines photographies d’époque  montrent que le magasin faisait l’angle.

Changements de propriétaires

soufflot009En 1881, la librairie a pour enseigne « Dauvin Frères, Dauvin neveu successeur » (au 26 rue Soufflot uniquement, le 63 rue St Michel n’est plus mentionné) et vend ou édite des « livres de médecine, de droit, de sciences et de littérature ». La même année, l’Almanach du Commerce cite toujours « Au Panthéon », détenu par Becoulet et Brizard. Mais leur société est liquidée le 26 juillet 1883, comme le montre l’avis de dissolution que j’ai pu retrouver dans des journaux de publications légales de l’époque.soufflot010« Au Panthéon » ne ferme pas ses portes pour autant, il est repris par la société « Ch. Becoulet » puis, en octobre 1890, il passe aux mains de l’entreprise « Taconnet Frères et Becoulet ». Du côté des livres, Dauvin cède son commerce à un certain Léon Salmon en juin 1889, comme me l’indique le Bulletin de la Papeterie. Les archives des annonces légales me montrent d’ailleurs que l’entreprise Salmon se crée le 22 juin 1889 au 26 rue Soufflot. Les années passent, et les deux commerces continuent de cohabiter. Je trouve de nombreuses traces d’eux, chacun semblait être positivement réputé.

En novembre 1892, les statuts de la société « Taconnet Frères et Bécoulet » sont modifiés par suite du retrait de M. Becoulet, mais « la société se continue entre les deux autres associés et la raison sociale devient Taconnet Frères » (archives commerciales de France).

En 1897, « Léon Salmon libraire » est devenu « Salmon et Cie libraires et éditeurs de publications médicales » (Guide Rosenwald).

soufflot011L’année 1900 apporte de grands changements, d’un côté comme de l’autre. Si en janvier, « Piard vend à Salmon des droits dans librairie 24 et 26 rue Soufflot », dès le mois suivant, « Salmon et Cie » est dissoute. Quant au magasin de nouveautés, il n’existe plus et a été remplacé par une brasserie, la Taverne du Panthéon, où le tout Paris se réunira bientôt. « 13 juillet 1900 : Société Garnier, Pestre et Cie, limonadiers, restaurateurs. Cession par M. Garnier à M. Trésorier de ses droits dans la société. Par suite de cette cession et du décès de M. Pestre, la raison sociale devient Trésorier et Cie ».

A la « Taverne du Panthéon », l’ambiance est parfois animée, comme le raconte cette brève que j’ai dénichée dans l’édition du 24 avril 1900 du journal Le Constitutionnel : « Dans la soirée, un jeune rastaquouère, en réponse à l’affirmation toute simple du propriétaire de la Taverne du Panthéon, M. Garnier, à qui il demandait si la dame qui était à ses côtés était la sienne, lui a brusquement traversé le bras droit d’un coup de canne à épée. Le blessé a été aussitôt transporté dans une pharmacie voisine. Son état, sans être grave, nécessitera quelques jours de repos. Le jeune agresseur, un espagnol, a été arrêté et conduit au commissariat de police du quartier ».

Aigle rarissime et peau humaine

soufflot012D’autres vives émotions viennent animer l’endroit, qui abrite un café-restaurant doté de grands et de petits salons, de billards, et d’un bar américain en sous-sol. Le 21 mars 1901, un aigle sauvage y est même capturé, comme le raconte alors l’Ouest Eclair : « Vers neuf heures du matin, un grand nombre de curieux regardaient (…) un magnifique oiseau qui, probablement blessé, (…) se réfugia sur la marquise de la Taverne du Panthéon, où le chef put l’atteindre avec une longue perche et s’en rendre possesseur. C’était un aigle dont l’espèce est connue sous le nom d’aigle Borelli (…) surtout commun dans les montagnes du Piémont ». Plus rocambolesque encore, ses sous-sols furent le théâtre d’une découverte peu banale : « En faisant une tranchée dans la cave de la Taverne du Panthéon, on a trouvé quelques vieilles pièces de monnaie sans grand intérêt pour les numismates. Ce qui est plus étrange, c’est qu’elles étaient enveloppées dans un vêtement de peau humaine. Un professeur du Muséum (…) contait dernièrement que le fait n’a rien d’extraordinaire. On lit en effet, dans l’histoire de Montgaillard : on tannait à Meudon la peau humaine, et il est sorti de cet affreux atelier des peaux très bien préparées. Le duc d’Orléans (Egalité) avait un pantalon de peau humaine. Les beaux cadavres des suppliciés étaient écorchés et leur peau tannée avec un soin particulier. La peau des hommes avait une consistance et un degré de beauté supérieurs à la peau de chamois : celle des femmes présentait moins de solidité en raison de la mollesse du tissu », écrivait ainsi la Revue Internationale d’Electrothérapie en novembre 1902 !

De cet âge d’or, j’ai pu retrouver chez un antiquaire un certificat de travail original daté du 16 juillet 1901, et qui concerne François Jolliet, qui travailla en tant que Caporal (garçon de salle) de 1896 à 1901. Une photographie de l’homme, posant avec son tablier devant la Taverne, accompagnait ce document (que je n’ai pu que consulter, et non pas acheter, au vu de son prix à trois chiffres). Vous pouvez la voir ci-dessus.

Bougeoirs en pomme de terre

soufflot013Autre anecdote : Le Petit Parisien du 9 mars 1907 nous apprend que les restaurants le Boulant et la Taverne du Panthéon étaient les seuls établissements du quartier qui « possèdent des machines électriques ». Ailleurs, on s’éclaire « à l’aide de lampes et bougies » à cause d’une « grève des secteurs électriques » qui plongea Paris dans le noir et força les restaurateurs à improviser, pour certains, « des bougeoirs taillés dans des pommes de terre ».

N’oublions pas d’ailleurs de noter que la rue Soufflot est régulièrement le théâtre d’une grande agitation populaire, dès lors qu’une personnalité entre au Panthéon (exemple : translation des cendres de Zola le 5 juin 1908). Chaque cortège passe immanquablement devant son numéro 26, qui est témoin de l’exaltation de la foule, certaines personnes n’hésitaient d’ailleurs pas à monter sur le lampadaire situé non loin de l’entrée de la librairie pour mieux voir.

Détail amusant : dans un rapport du Conseil Municipal de Paris daté de 1911, au sujet des « petits marchands autorisés sur la voie publique et occupant des baraques leur appartenant », je trouve la trace d’une autorisation de vente de fleurs devant le 26 rue Soufflot. Hé bien, après de très longues heures de recherches, j’ai finalement réussi à dénicher une photographie de ce modeste étal chez un brocanteur ! La voici, ci-dessous :

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soufflot015Victor Trésorier, le patron de la Taverne, est un personnage haut en couleurs. Le Courrier Français du 15 février 1906 lui consacre une pleine page, qui permet de mieux connaître cet « ancien conseiller municipal de Château-Thierry, membre du Comité de l’importante Société des restaurateurs et limonadiers de la Seine, (…) cuisinier de premier ordre, puisqu’il est l’élève de Dugléré, le Balzac des petits plats (…) Le directeur de la Taverne du Panthéon est propriétaire d’une source merveilleuse, la Source du Mont-Martel. Il ne l’a pas découverte puisque, jadis, le grand saint Hubert s’y est désaltéré, puisque, plus tard, au temps où Richelieu préparait les livres de M. Gabriel Hanotaux, la baronne de Beau Soleil puisait dans cette eau mirifique la santé de son fils condamné, puisque le docteur Galien, une lumière de la médecine, ne vivait que pour recommander cette source divine qui pleure les plus exquises larmes de France ; mais Victor Trésorier s’est indigné de près d’un siècle d’injustice, pendant lequel on a méconnu des vertus qui auraient extasié M. De Montyon lui-même, et il a capté l’eau sans rivale du Mont-Martel, pour la plus grande joie des gourmets et des malades. Elle ravit les premiers et elle guérit les seconds. Victor Trésorier, qui en use indiscrètement, prétend que cette source de Jouvence combat victorieusement la dépopulation » (pour la petite histoire, la source ferrugineuse existe toujours, au numéro 41 de la Grande Rue à Chateau-Thierry, sous forme d’une fontaine).

Les rebondissements continuent, d’un côté comme de l’autre. Dès 1910, la librairie installée au 26 rue Soufflot devient une librairie juridique et s’appelle la « librairie générale de droit et de jurisprudence », comme le montre par exemple l’ouvrage spécialisé « le bien de famille insaisissable » qu’elle édita en 1910.

Le 9 février 1913, le fond de commerce de la Taverne du Panthéon est mis en vente, dixit une petite annonce publiée dans le quotidien Le Journal. La mise à prix est de 300.000 francs. Le repreneur est « Rouget A. » selon l’édition de 1922 de l’Annuaire du Commerce Didot-Bottin. L’établissement occupe toujours à la fois le 63 boulevard Saint-Michel et le 26 rue Soufflot.

Keanu Reeves immortel ?

soufflot016Le 10 février 1922, l’acteur Paul Mounet, qui habitait l’immeuble depuis plus de 10 ans, meurt à son domicile, foudroyé par une crise cardiaque à l’âge de 75 ans. Paul Mounet était une célébrité dans le monde du théâtre. Il était membre de la Comédie Française et se produisait souvent au théâtre de l’Odéon tout proche. Il fut malgré lui à l’origine d’une folle rumeur, certains affirmant qu’il n’est point passé dans l’autre monde, mais qu’il est en vérité immortel et qu’il poursuit sa carrière de nos jours sous l’identité de… Keanu Reeves ! Il existe plusieurs sites Internet totalement dédiés à cette théorie des plus fantasques, qui n’est appuyée que par quelques photographies montrant une vague ressemblance entre les deux hommes ! Il est important de noter que Paul Mounet ne fut pas le seul habitant de marque de l’immeuble, divers annuaires me montrèrent parmi ses occupants des peintres, des membres du Conseil d’Etat, des membres de la chambre des requêtes de la Cour de cassation, etc…

En 1927, la Taverne du Panthéon passe aux mains de Léopold Bros. Une station d’autobus (ligne AX Medicis-Passy) est également installée devant l’entrée de la librairie. Le 2 octobre 1928, la Société d’Etudes, de Propagande et d’Action Coloniales y tient son assemblée générale extraordinaire, que Paris Soir relatera ainsi : « Un exposé très détaillé fut fait sur la situation générale de notre archipel des Antilles (…) le nombre de victimes causées par le cyclone se monte à plus de 1270 (…) l’assemblée générale a décidé d’ouvrir une souscription immédiate (…) une vaste souscription nationale sera ouverte en France et dans les colonies françaises en vue de venir en aide à la colonie de la Guadeloupe ». C’était un autre temps !

Ha !

soufflot017La Taverne est si célèbre dans la société de l’époque que le 6 janvier 1929, le « Journal Amusant » y situe l’une de ses blagues : « Un soir, à la Taverne du Panthéon, il y avait un étudiant qui, étendu sur trois chaises, s’étirait en bâillant.

– Pauvre vieux, tu es fatigué ? Demande un ami.
– Oui, et mon ambition, c’est d’être un jour comme la Seine…
– C’est-à-dire ?

– De suivre mon cours en restant dans mon lit ! »

soufflot018Le 17 mars 1930, Le Temps publie la déclaration de faillite d’Hippolyte Bros « ayant exploité 63 Bd St Michel et 26 rue Soufflot un commerce de restaurateur-limonadier, sous la dénomination Taverne du Panthéon ». Paris Soir se faisait déjà écho, avec grande tristesse, de cette disparition, en écrivant dans ses pages le 2 février 1930 : « La Taverne du Panthéon n’est plus. Elle a fini avec des Slaves, des Orientaux, un bar turc et un orchestre de tziganes. La Taverne avait perdu sa raison d’être, on ne pouvait la sauver (…) La salle aux mille lumières s’est éteinte à la fleur de l’âge, puisqu’elle n’avait point atteint la quarantaine. Du coin mort du boulevard St Michel et de la rue Soufflot où se trouvait un magasin de tissus peu fréquenté, la Taverne avait fait un centre apéritif et digestif où se rencontraient toutes les races intellectuelles du vieux Quartier Latin». Un habitué, Francis Carco, raconte ensuite un souvenir de l’une de ses nuits de beuverie dans l’établissement : « Le lendemain, une douleur dans l’oreille droite me réveilla. Je portai la main à cette oreille pour en retirer un petit morceau de papier roulé : Francisse, lé quatorz franc que tu avé sur toi, je te les ait prit parce que dans ton éta les femmes ne te les auré pas laiçé. Tu peux venir me les redemendé quand tu voudrat à la Taverne », put-il y lire avec étonnement, preuve que même si rare, l’honnêteté existe !

Le « Guide des Plaisirs à Paris » ajoute à l’époque : « Si l’étranger est à la recherche d’un élégant spectacle, s’il veut avoir sous les yeux, pendant qu’il mangera les filets de Barbue sauce Mornay, un spectacle caressant pour les yeux, il le trouvera plutôt à la Taverne du Panthéon, où les étudiants riches, fils de notaire, d’avoué, de gros industriels, les préfets de province, les explorateurs de retour du Congo, régalent de menus distingués et pas trop chers, de belles petites habillées de neuf, aux épaules et aux bras décolletés, au corsage transparent, tout frissonnant de volupté ». Du côté de la librairie, on officie toujours dans les publications de droit. La Revue Internationale de Droit Pénal, en 1930, indique que le propriétaire est un certain Marcel Giard.

Capoulade

soufflot019Côté brasserie, l’établissement devient en 1934 « A Capoulade ». Et sa renommée ne faiblira pas. Très vite, ses salles et terrasses serviront de quartier général aux nombreux étudiants du quartier Latin. « C’est ici que Gerda Taro y retrouvait les exilés européens qui fuyaient le nazisme. Plusieurs membres du S.A.P (parti socialiste allemand) en exil, dont le futur chancelier allemand Willy Brandt, participaient à ces réunions passionnées. C’est lors d’une séance photo en septembre 1934, qu’elle fit la connaissance du photographe André Friedman, le futur Robert Capa, avec lequel elle eut une liaison amoureuse à partir de l’été 1935… C’est ici aussi que s’inventa l’histoire de Nicolas Bourbaki, un mathématicien qui n’exista jamais… Au milieu des années 1930, un groupe de jeunes mathématiciens français, des anciens élèves de l’École Normale Supérieure, devant l’insuffisance des ouvrages alors proposés, décida d’une entreprise colossale : remettre à plat les mathématiques. Le groupe Nicolas Bourbaki, nom fictif qu’ils se donnèrent, naquit «A Capoulade», et, formé d’une dizaine de mathématiciens, joua un rôle déterminant dans les mathématiques », raconte l’agent immobilier John d’Orbigny, qui s’est intéressé à l’endroit.

D’autres guides à destination des étudiants indiquent notamment que c’était « très animé le soir surtout dans le vaste sous-sol où la jeunesse danse follement ». Les réunions de l’AJAF (Association des Jeunes Auteurs Français) s’y tenaient tous les mercredi à 21 heures précises, avec au programme : soirées littéraires, présentations et critiques libres d’oeuvres, etc.

Le retour de la Taverne

soufflot020En 1944 cependant, A Capoulade retrouve son ancien nom. Le 17 avril, Le Journal publie ces lignes : « Au quartier latin, grande nouvelle, le café-restaurant Capoulade, si morne ces derniers temps après son ère de prospérité, redevient la Taverne du Panthéon. La bière en paraît meilleure au plus authentique, au plus célèbre survivant de l’ancienne clientèle, celle de 1900 ». Suit une interview du poète Paul Fort, 72 ans, habitué de la première heure, qui raconte à propos du café de sa jeunesse : « à la fin du XIXè siècle, l’endroit où nous sommes était occupé par une vague mercerie et une aussi vague librairie (…) quelle joie quand nous apprîmes, en 1900, que la librairie et la mercerie allaient être remplacées par ce qui devint un confortable caravansérail de la vie estudiantine (…) nous vînmes tous au banquet inaugural » avec ses amis symbolistes dont André Gide et Alfred Jarry (Ubu Roi). «Jarry abusa des excellentes choses qui nous étaient prodiguées (…) il inventa de braquer un revolver et fit mine de défenestrer le pauvre Beck (note : un de leurs amis). La police arrangea l’affaire adroitement. Je n’avais rien vu, rien su, car je venais de desendre au rez-de-chaussée, où j’admirais les fresques fraîchement peintes sur les vitraux de la magnifique taverne. Ma femme, elle, avait assisté au drame. Elle s’était même évanouie. Comme elle attendait un enfant, Jean de Tinan et Pierre Louys jugèrent bon de la transporter sans retard chez moi. Ils firent bien : quelques minutes après naquit ma première fille. Voilà comment fut inaugurée la Taverne du Panthéon ! (…) C’est ici que nous avons, Guillaume Appolinaire, André Salmon et moi, préparé la naissance de la deuxième Closerie des Lilas et l’émigration vers les cafés de Montparnasse où l’on ne voyait à peu près que des terrains vagues et des chantiers de charbon ou de bois. Nous fûmes à proprement parler les créateurs de Montparnasse et c’est ici, à la Taverne du Panthéon, que nous écrivîmes des centaines de lettres ou de circulaires pour annoncer au monde cet événement ». Georges Petit, le nouveau propriétaire, a décidé de changer l’enseigne pour effectuer un « retour aux vieux souvenirs dans une atmosphère moderne ».

Lopodrome

soufflot021C’est également à cette époque que l’établissement devient le QG de Ferdinand Lop. Au « lopodrome », l’écrivain/poète/humoriste/philosophe haranguait la foule et déclamait son programme tout aussi farfelu que drôle. «Mes amis, pour faire baisser le prix des produits laitiers, il faut remplacer les vaches par des tôles. Parce que les tôles on-du-lées», aimait-il par exemple crier. Il participa à plusieurs élections présidentielles mais, au grand dam des supporters du « Front Lopulaire », il ne l’emporta jamais face à ses rivaux. Cet amuseur public avait ses supporters (les lopistes), mais aussi ses détracteurs (les anti-lop) et les indifférents étaient qualifiés d’inter-lop. Quant à ses meetings, il les donnait dans la « salle-lop » !

Son programme proposait notamment : l’extinction du paupérisme à partir de dix heures du soir ; l’extension du boulevard Saint-Michel jusqu’à la mer ; l’installation d’un toboggan place de la Sorbonne pour le délassement des troupes estudiantines ; la nationalisation des maisons closes pour que les filles puissent avoir les avantages de la fonction publique ; le raccourcissement de la grossesse des femmes de neuf à sept mois ; l’installation de Paris à la campagne pour que les habitants profitent de l’air pur ; la suppression du wagon de queue du métro ; etc.

soufflot023Avant ce doux dingue, une autre célébrité du quartier latin aimait paraître rue Soufflot : la femme au perroquet, que les mémoires ont oubliée, mais qu’un article du Monde Illustré, publié peu après sa mort en octobre 1868, rappelle à nous :  » Les habitants du quartier latin doivent se souvenir de cette pauvre vieille femme — la Femme au Perroquet — qui, en hiver comme en été, par la pluie ou par le beau temps, rôdait sur les trottoirs de la rue Soufflot. (…) Cette femme, couverte d’oripeaux extravagants et portant au poing un énorme ara vert à tête rouge, était sans cesse poursuivie par des bambins de dix ans, pour lesquels elle avait, dans son ridicule, et des bonbons et des jouets. Aussi quelle fête, quand la Femme au Perroquet apparaissait au coin d’une rue ! (…) Cette folle avait pourtant un nom célèbre : elle n’était autre que la fille de Maillard, l’huissier du Châtelet qui joua un rôle si terrible, en 92, parmi les septembriseurs». Un autre article affirme qu’elle résidait non loin de là, rue des Lyonnais, dans une chambre de bonne.

Wimpy Burger

soufflot024En 1961, la brasserie devient un fast food : le « Wimpy », qui ouvre ses portes le 31 mai. On y trouve des hamburgers, des frites, des milkshakes… Le concept, né en Angleterre, a été importé en France par Jacques Borel, créateur des Tickets Restaurant et considéré à l’époque comme le Pape de la malbouffe (les médias l’appellaient le « Napoléon du prêt-à-manger »). Wimpy fut la première chaîne de restauration rapide présente en France, à leur apogée ils étaient 15 à Paris (ainsi que 5 en province). Sur un forum en ligne, je trouve quelques témoignages laissés par des internautes anonymes qui ont connu l’endroit : « On y mangeait des hamburgers cuisinés devant le client par un cuisinier coiffé d’un bob en papier », dit l’un. « Je me souviens de leurs grosses bouteilles de ketchup en forme de tomate qui étaient sur les tables et utilisables à volonté », écrit un autre.

soufflot025Avançons de quelques années : voilà mai 68 ! La rue Soufflot, du fait de sa proximité avec la Sorbonne, vit des jours et des nuits très animés : barricades, pavés, voitures incendiées… La soirée du 12 juin 1968 est particulièrement agitée. L’immeuble du 26 rue Soufflot est utilisé par les étudiants, qui en « tiennent les toits », pour « faire tomber sur la police une pluie de cocktails Molotov (…) qui embrasent la chaussée », note France Soir. Et quand, vers 2 heures du matin, les munitions s’amenuisent, ils « démantèlent les cheminées pour bombarder les forces de l’ordre avec les débris » ! De quoi avoir d’impressionnantes images en tête en levant le nez dans cette rue désormais.

Et maintenant ?

didier001Aujourd’hui, le commerce principal est toujours un fast-food : un Quick pendant plusieurs décennies, désormais un Burger King. Quant à la librairie, à partir de 1969, elle fut baptisée « Librairies Techniques ». Puis… Hé bien, ce dernier chapitre, je devais l’écrire avec vous, Didier ! Il me semble que vous aviez repris la librairie dans les années 70, mais je ne suis plus sûre des dates… Aujourd’hui, son enseigne est « Ma Librairie de Droit », une « librairie spécialisée pour lecteurs spéciaux ». Pour moi, c’est vous qui étiez spécial, mon cher Didier… Je vous dédie cet article, que j’aurais tant aimé vous voir parcourir tout en décelant de l’émotion au fond de vos yeux pleins de malice…

Pour finir, quelques photos supplémentaires (dans l’ordre chronologique) :
Le Château Hautefeuille :
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Au Panthéon :
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1870 :
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1871 :
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1880 : 
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1890 :
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1900 :
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1913 :
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1920 :
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1949 :
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1955 :
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1956 :
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1968 : 
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1975 :
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2011 :
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Crédits photos : Archives et collections diverses ; DR

2 réflexions sur “La folle histoire du 26 rue Soufflot [Paris]

    1. Merci pour ce super compliment, venant de vous ça me touche encore plus car je suis très admirative de votre travail (je vous lis pratiquement tous les jours !). Si vous voulez reprendre cet article sur votre blog d’ailleurs n’hésitez pas, c’est cadeau 🙂

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