ABRI ANTI-AÉRIEN SOUS LA MAISON DU PEUPLE A CLICHY

lorraine001A l’emplacement de la Maison du Peuple se tenait dans les années 1900 une place accueillant un marché à ciel ouvert. En 1935, Charles Auffray, alors Maire de Clichy, souhaite la création d’un marché couvert et lance un appel à projet. En août 1936, c’est l’idée novatrice des architectes Eugène Beaudouin et Marcel Lods qui est approuvée. Les travaux des fondations commencent en janvier 1937 mais sont stoppés nets par une nouvelle demande de la municipalité qui, encore marquée par la Grande Guerre, et inquiétée par une situation internationale de plus en plus tendue, requiert la création en sous-sol d’un abri capable de protéger la population des bombardements. Sa construction débutera en mai 1937 pour s’achever le 3 août de la même année. L’édification de la Maison du Peuple pourra ensuite reprendre et elle sera inaugurée le 24 novembre 1939 (pour sa partie marché) et le 5 mai 1940 (pour son premier étage), mais ça, c’est une autre histoire.

L’abri terminé, il est vide. C’est le 25 mars 1938 que le Conseil Municipal vote son aménagement. L’abri s’étend sous toute la largeur du marché : de la rue Klock à la rue Martissot. Sa maçonnerie est constituée de béton brut et d’armatures en acier. Pour voir le jour, le projet a du recevoir l’approbation du Génie de Paris, de la Préfecture de Police de Paris (en charge de la Défense Passive) et, enfin, du Conseil Municipal de Clichy. Au total, sa réalisation a coûté environ 1.500.000 anciens francs (dont 980.000 francs pour le gros-oeuvre en 1937 ; puis 334.000 francs en 1940 pour l’installation des portes, éclairages, escaliers d’accès et gaines de ventilation ; et encore d’autres dépenses ultérieures pour l’aménagement et l’équipement), ce qui correspond à environ 700.000 euros actuels. Ce coût fut assumé en grande partie par l’Etat et le Département, qui versèrent des subventions à la municipalité.

20180824_164844Le dernier recensement d’avant guerre, celui de 1936, indique que Clichy abritait alors 56.040 habitants. L’abri sous la Maison du Peuple pouvait, lui, abriter de 200 à 250 personnes et était bien souvent complet. Alors pourquoi s’intéresser à cet endroit, alors qu’à l’évidence, à l’époque, on se cachait partout ? Hé bien parce qu’il s’agissait de l’abri anti-aérien le plus sûr et le plus moderne de Clichy. Dans les autres quartiers de la ville, les habitants devaient se contenter de caves d’immeubles ou de tranchées-abris creusées à même le sol, comme sur la Place des Martyrs par exemple.

Notre abri offrait une protection plus efficace, et dans des conditions moins rudimentaires. Il disposait d’un raccordement à l’eau, à l’électricité et au tout à l’égout. En comparaison, dans les autres refuges, les clichois devaient se soulager dans de simples tinettes (de gros seaux). On trouve par exemple aux archives municipales une note urgente du maire de Clichy, datée du 15 avril 1942, demandant à ce que soit réalisé « un relevé exact de toutes les tinettes qui se trouvent dans les abris dont la liste est ci-dessous, et le remettre à Mr Lecordier en indiquant le cubage de matières qu’elles contiennent à l’heure actuelle » (suit une liste de 10 tranchées-abris, dont celle de la Place des Fêtes – actuelle Place des Martyrs).

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L’accès au bunker se fait par un escalier très raide situé sur le trottoir de la rue Klock, par devant les portes latérales de la Maison du Peuple. A la base, cet escalier (ainsi que son jumeau, côté rue Martissot) n’existait pas. L’accès à l’abri se faisait par ici, mais à l’aide d’une échelle descendant dans un puits. En 1939, au vu de la situation internationale qui laisse à penser que le bunker sera probablement utile très rapidement, la municipalité vote la construction de ces accès plus commodes pour la population. A l’origine, des rambardes amovibles étaient disposées autour de la trappe, pour empêcher les chutes, mais elles ont disparu. Arrivés en bas de l’escalier, on remarque à droite la sonnette, certes rouillée, mais toujours là.

20180831_165947La porte qui se dresse devant nous est une porte anti-souffle : il n’y en a que 2 dans l’abri, une ici, et l’autre au niveau du second accès, côté rue Martissot. Le devis descriptif fourni par leur fabricant (SICAMP : Société Industrielle de Construction d’Abris et Matériel de Protection), daté du 8 septembre 1939 et que j’ai pu consulter aux archives de la Ville, précise qu’elles « sont établies pour résister à un souffle de 5kgs par cm² et à un contresouffle de 0,8 kg par cm² ». Leur mission est donc de protéger l’abri contre les effets dévastateurs des ondes de choc provoquées par des chutes ou des explosions de bombes.

Nous pénétrons ensuite dans la première pièce, l’Entrée. Dans un recoin, un vieil extincteur, toujours en place. Il faut imaginer qu’à l’époque, une affiche comme celle que j’ai retrouvée aux archives municipales (photo ci-dessus), accueillait les visiteurs pour leur communiquer les règles en vigueur sous terre : obéir au chef d’abri, ne pas fumer, ne pas parler, conserver son masque à gaz à portée, etc. Même si nous ne sommes pas très profond, il faut tout de même réaliser que nous avons 1 mètre de béton massif au-dessus de nos têtes (ainsi que 50cm d’espace entre le béton et le sol de la Maison du Peuple pour permettre le passage des canalisations du marché). Bien qu’ayant l’air bruts, les murs de l’abri sont recouverts d’une peinture spéciale ciment.

Nous tournons à droite, pour nous engouffrer dans le premier sas. La lourde porte que nous franchissons est une porte étanche, comme toutes les autres portes séparant les différentes pièces de l’abri. Le sas permettait de faire la transition entre la pression à l’extérieur de l’abri, et la pression à l’intérieur de celui-ci. En effet, une surpression (une pression plus élevée qu’à l’extérieur) était maintenue, afin d’empêcher d’éventuels gaz de combat de pénétrer.

20180831_170355Nous arrivons ensuite dans une grande salle. A l’époque, elle paraissait plus petite, car elle était compartimentée en 3 espaces à l’aide de cloisons : il y avait tout d’abord une infirmerie, notez d’ailleurs au mur l’emplacement d’un téléphone, qui permettait de prévenir de l’arrivée d’un blessé et d’organiser les secours. Cette infirmerie était équipée d’un lit à sommier métallique, d’une chaise, de 2 brancards, d’une table, d’une armoire à pharmacie en tôle laquée et d’un lavabo en vitro-porcelaine posé sur une console de fonte émaillée équipé d’un robinet en cuivre nickelé. Malheureusement tous ont aujourd’hui disparu. L’infirmerie disposait également d’une prise de courant (la deuxième se trouvant dans la salle des machines). Juste à côté se trouvait le stock de vivres. Ce petit espace en longueur avait ses murs bardés de « tablettes en tôle posées sur des cornières avec des tasseaux », comme l’indique un devis des architectes Beaudoin & Lods. Une serrure de sûreté à 6 gorges empêchait l’accès des indésirables. L’infirmerie et la salle des machines bénéficiaient de la même protection contre les vols et sacages. Un peu plus loin, se trouvaient les WC : le long d’une cloison, s’alignaient « 3 lavabos en fonte émaillée avec robinets en cuivre nickelé », auxquels faisaient face 4 toilettes avec « sièges à la turque », aux portes équipées de fermeture de type « bec de cane à condamnation intérieure », reliés à 4 fosses chimiques. Les eaux usées étaient recueillies dans un bac en béton puis remontées vers les égouts au moyen d’une pompe à main. Cette pièce contenait enfin un réservoir de 2000 litres d’eau (en cas d’urgence) dont l’emplacement est incertain (l’emplacement indiqué sur le plan que j’ai trouvé est clairement impossible au vu de la disposition des lieux). Par ailleurs, au-dessus de nos têtes, se trouve une trappe d’accès aux diverses canalisations de l’abri (eau, électricité, tout à l’égout) que l’on peut encore voir dans la partie en travaux du rez-de-haussée de la Maison du Peuple (il en existait une seconde côté rue Martissot, mais on ne la voit plus car elle se situe sous le sol du marché, qui a été refait). L’installation de tous ces tuyaux a été minutieuse et laborieuse, car leur passage devait être rigoureusement étanche pour éviter toute infiltration de gaz nocif au sous-sol.

41954964_2064081616977055_6474408240871374848_nNous arrivons ensuite dans la première salle d’une série de 4 salles, lesquelles servaient à accueillir la population, à proprement parler, pendant les alertes. Entre 1939 et 1942, elles comportaient 250 chaises. J’ai pu retrouver aux archives municipales une petite note manuscrite, non signée, demandant en date du 13 mai 1942 « le retrait de toutes les chaises devenues inutiles par suite de leur remplacement par des bancs ». Les 4 salles furent dès cette date équipées de bancs longeant les murs + un banc central. Un panneau marquant l’emplacement du bureau du chef d’abri a été retrouvé dans cette première pièce, vous pouvez le voir posé contre le mur. On ne sait pas où se situait exactement ce bureau, mais c’était probablement par ici. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Clichy a été divisé en 16 ilôts par le service d’organisation de la Défense Passive (8 rue Dagobert). Nous étions ici dans le 14ème ilôt, dont le chef était Désiré NORIN, et son suppléant François GIGOU. Tous deux habitaient au 14 rue Simonneau, juste derrière la Maison du Peuple. Mais, sous terre, c’était le chef d’abri qui était aux commandes. Une liste du personnel de l’abri, datée du 1er juin 1944 et qui est conservée aux archives de la Ville, indique l’organigramme suivant pour l’abri de la Maison du Peuple : chef de l’abri : HAZARD (adjudant-chef) ; son adjoint : COCHETEL (sapeur 1ère classe) ; électricien-surveillant : CAES ; son adjoint : LE MOAL (sapeur) ; Infirmière : CROCHON ; son adjointe : TRAMBOUZX. Plusieurs membres du personnel de l’abri faisaient partie du corps des sapeurs auxiliaires de Clichy. Le Maire leur demanda d’ailleurs (note du 16 mai 1942) de se rendre dans l’abri en tenue, lorsque cela était possible. J’en profite pour faire une petite parenthèse sur les vêtements : tous les acteurs de la Défense Passive agissaient en portant leurs vêtements de civils (sauf les policiers, pompiers et sauveteurs en service, évidemment). Afin d’être reconnus comme aidants par les clichois, ils portaient des brassards. Les brassards étaient différents en termes de couleurs et d’inscription d’une ville à une autre, à Clichy, ils se présentaient comme suit :
– Chef de secteur permanent : 3 galons or sur fond noir, cachet officiel
– Chef de groupe : 2 galons or sur fond noir, cachet officiel
– Chef d’équipe de secours, chef de liaison, etc : 1 galon de laine rouge sur fond noir, cachet officiel
– Chef d’îlot, équipe de première intervention : brassard ordinaire, sans galon.

20180916_175017En parcourant les 3 autres salles d’accueil des réfugiés, on remarque diverses affiches. D’abord, sur les portes : des affiches d’époque, purement décoratives, surement installées par des habitants pour égayer un peu les lieux. Mais aussi les affiches de recommandation officielles, reprenant des décrets du maire et placardées au mur pour l’information de tous. En mauvais état, elles ne sont que partiellement lisibles aujourd’hui. Leurs textes demandaient de respecter la propreté des lieux, et rappelaient l’interdiction absolue de fumer.
On poursuit notre progression dans le couloir. A notre droite, avant la cloison en bois protégeant l’accès à la salle des machines, se tenait un vestiaire.

On passe la cloison de bois, on note à gauche ce qui semble être une soupape d’évacuation de l’air vicié par la respiration (qui l’évacuait sans toutefois porter atteinte à la surpression), et on pénètre dans le saint des saints : la salle des machines. Sans elle, l’abri ne pouvait fonctionner. Seul le personnel habilité pouvait y entrer, vous n’auriez donc jamais pu y mettre les pieds à l’époque. Tout son équipement est encore en place, mais est malheureusement très dégradé par le temps et la rouille. A droite, deux grandes cuves : des filtres à air à charbon actif, comme le laisse entrevoir le trou béant dans l’une d’elles. Derrière, un bidon de mazout et un panneau électrique avec aiguilles mesurant les volts, les ampères…

20180824_170343Partie intégrante de cet ensemble destiné à assurer le renouvellement de l’air et la continuité de l’éclairage en cas de panne de courant, on remarque également un groupe électrogène équipé d’un moteur d’une puissance de 3300 watts, sur lequel se trouvent encore posés un chiffon d’époque, une boîte de sardines à l’huile entamée (dont le contenu est au-delà de l’étape du moisi) et ce qui ressemble à une feuille d’entretien portant des signatures d’émargement. Ce document est tellement abîmé qu’il s’effrite au toucher. Se trouve également quelque part un alternateur triphasé ainsi qu’un dispositif de séchage, de rafraîchissement et de chauffage de l’air de marque Carbagel (car pour que les filtres fonctionnent, l’air devait être à une température proche de 20 degrés en toutes circonstances, hiver comme été).

20180916_175728Observons maintenant, à notre gauche, le système d’injection d’oxygène, qui était composé de 8 bouteilles d’oxygène reliées au tableau de contrôle que l’on distingue derrière elles (note : sur certaines bouteilles, on peut lire des dates inscrites au crayon, comme le 10/10/1943). Se trouvait également ici un dispositif d’élimination du CO2 avec un absorbeur de CO2, ainsi que 3 bouteilles d’air comprimé destinées au maintient de la surpression. L’air pouvait circuler ici de 2 façons : soit en provenance de l’extérieur (grâce à deux prises d’air situées à chacune des entrées) ; soit en circuit fermé pendant les alertes par crainte d’utilisation par l’ennemi de gaz nocifs ou mortels.
En face, voici l’imposant ensemble filtrant, composé de deux énormes filtres à air qui représentaient, à l’époque, le top de la technologie en la matière. Chaque filtre assurait un débit de 500 mètres cube par heure, soit un total de 1000 mètres cubes par heure, ce qui était largement assez pour une occupation par 250 personnes. Ceux-ci étaient agréés par le Ministère de la Guerre, comme le montrent les plaques apposées sur leurs faces avant. Ils embarquent un filtre à poussière, un filtre à arsines (gaz très toxique présent dans certains obus chimiques et qui n’était pas arrêté par les masques à gaz) et autres aérosols toxiques, et un filtre à charbon activé. L’air, une fois filtré, était propulsé dans les canalisations par un « electro-ventilateur ».

20180824_170911La pièce suivante était un sas, qui servait en outre au stockage du mazout, et accueillait également au mur des accumulateurs. Ces batteries stockaient de l’énergie, « pour mise en marche automatique du diesel en cas de panne de courant », d’après une note des architectes.

En tournant à gauche, nous arrivons dans la seconde entrée. Derrière la porte anti-souffle fermée, se trouvait l’escalier d’accès de la rue Martissot. Cet accès a depuis été condamné. Contre le mur, on distingue quelques documents intéressants. Tout d’abord, deux affichettes réalisées à la main, qui devaient probablement être collées au mur dans cette pièce. La première signale qu’il est impossible d’entrer dans l’abri avec un vélo, une poussette ou des objets encombrants. Et ajoute que « des cabinets existent pour faire ses besoins, demandez aux infirmières » (ce qui confirme l’emplacement des WC a proximité de l’infirmerie).
20180824_171041La seconde, sur fond rose, déclare que « l’entrée des animaux dans l’abri est rigoureusement interdite ». Loin d’être anecdotique, cette interdiction a eu des conséquences dramatiques pour de nombreuses personnes qui entendaient les alertes alors qu’elles étaient en train de promener leur compagnon à 4 pattes. De nombreux chiens ont ainsi été abandonnés sur la voie publique lorsque retentissaient les sirènes. Si certains restaient immobiles et étaient ensuite récupérés par leurs maîtres, d’autres mourraient sous les bombes. D’autres encore, apeurés par les déflagrations ou simplement par l’agitation des personnes se ruant vers les abris, s’enfuyaient et mourraient de faim ou de froid, ou alors étaient ramassés par la fourrière puis euthanasiés (sous 8 jours si collier, sous 2 jours sans collier), car considérés comme des animaux errants. La Société Protectrice des Animaux avait même contacté le Ministère de la Guerre à ce sujet, ce qui a poussé la Préfecture de Police à contacter les différentes municipalités (pour Clichy, la lettre date du 9 mai 1944, j’ai pu la consulter aux archives) afin de leur demander « d’accorder des facilités aux personnes qui le demanderaient pour leur permettre de rentrer en possession de leurs chiens, après le signal de fin d’alerte ». Une annotation manuscrite dans la marge indique que l’information a été transmises aux chefs de secteur. Je ne sais pas en revanche quel système a exactement été mis en place. Accueil des chiens dans les entrées des abris, puis restitution aux maîtres en fin d’alerte ? Facilités de récupération auprès des fourrières ? Mystère…

Dernier document, qui était posé sur l’un des filtres à air de la salle des machines (et qui est désormais pratiquement illisible à cause de son état), les consignes données par la municipalité aux équipes des abris. En ayant retrouvé une copie en parfait état aux archives, je peux vous en livrer l’intéressant contenu :
« Le mission du chef de l’abri et de son adjoint consiste à faire respecter par tous les occupants les consignes particulières données par l’autorité locale et le Directeur de la Défense Passive, ainsi que les règlements de police d’usage, avec le concours si besoin est de gardiens de la paix appelés à cet effet ; d’interdire tout stationnement aux abords immédiats des entrées ainsi que dans les escaliers d’accès.
Les électriciens-surveillants chargés de la salle des machines, dont l’accès est interdit aux personnes non compétentes, ont pour attributions : l’ouverture de l’abri dès le signal d’alerte, l’éclairage et l’extinction des lampes électriques, la manipulation des différents moteurs et appareils destinés à assurer cet éclairage ainsi que l’aération.
20180831_170622Les infirmières ont pour mission exclusive d’apporter, pendant les alertes, les premiers soins aux personnes tombant malades dans l’abri et aux syncopés, de faire réchauffer les biberons de lait ou aliments des bébés, de veiller à ce que les chaises et bancs soient réservés en priorités aux vieillards, infirmes, femmes enceintes, femmes ayant des bébés. Si des blessés sont amenés de l’extérieur, elles doivent faire un pansement sommaire et prévenir, immédiatement aprés, le 115 rue du Bois de la présence de ceux-ci (note : le 115 rue du Bois abritait le secrétariat local de la Défense Passive en son 2ème étage, lequel était responsable de l’information de la population locale par l’apposition d’affiches et la diffusion des arrêtés pris par le Maire ou le Préfet, et l’organisation par exemple des rondes de nuit des chef d’ilôts qui vérifiaient que les habitants calfeutraient bien leur fenêtres afin que la lumière des foyers ne soient pas visibles de l’extérieur, pour éviter les bombardements). Les infirmières peuvent se faire aider par les personnes du service sanitaire de la DP qui se trouveraient dans l’abri et, éventuellement, par les membres des groupements annexes (une salle côté rue Martissot leur est réservée).
Aucune des personnes composant le personnel fixe de l’abri ne devra s’absenter de Clichy sans en aviser son co-équipier.
A la fin de l’alerte l’ensemble du personnel fera le nécessaire pour être prêt à subir une nouvelle alerte (remise en état de l’abri).
Chaque membre du personnel requis devra émarger à chaque alerte une feuille de présence qui sera en permanence à l’infirmerie ».

Nous repartons maintenant en direction de la rue Klock. Pour cela, nous traversons un nouveau sas. Pendant la guerre, chaque sas de l’abri de la Maison du Peuple contenait 10 masques à gaz, 5 vêtements contre l’ypérite (plus connue sous le nom de gaz moutarde, qui infligeait de graves brûlures et pouvait rendre temporairement aveugle, et même tuer par asphyxie en s’attaquant aux poumons), 1 appareil de désinfection, 2 ozoniseurs (pour désinfecter et stériliser) et 1 détecteur chimique (comme l’indique le devis du 7 juillet 1938 des architectes Beaudoin & Lods). Ce sas est particulièrement envahi par les toiles d’araignées. Pendant la guerre, la propreté de l’abri était maintenue grâce à deux nettoyages hebdomadaires effectués par le personnel nettoyant le marché en surface.

Nous reprenons ensuite le couloir principal en sens inverse. A gauche, après la première salle des bancs que nous avions visitée, se tenait un second vestiaire, le long du mur. Lui aussi a aujourd’hui disparu. En poursuivant tout droit, on pénètre dans le dernier sas. Avec toutes mes explications à propos du fonctionnement du bunker, je n’ai pas encore parlé de celui des alertes.
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Dès que des avions ennemis étaient repérés, le signal d’alerte retentissait. Il s’agissait d’un son d’une minute. Puis, à la fin de l’alerte, un autre son continu d’une minute retentissait. A partir du 1er février 1944, un nouveau type de signal apparaît : celui de « présomption de fin d’alerte » qui était émis « dès que le gros des avions ennemis est passé », d’après une note du secrétariat général de la défense passive. Il consiste en 2 sons élevés dans l’espace d’une minute, tout comme celui de « présomption d’alerte ». Le gouvernement précise que bien que « des chutes isolées de bombes et le tir de la DCA (note : la Défense Contre l’Aviation et ses canons antiaériens) restent encore possible », la présomption de fin d’alerte lève les obligations. « La vie publique (circulation, commerce et industrie) recommencera aussitôt » et le métro sera évacué pour permettre la reprise de sa circulation. En revanche, « les réunions et rassemblements publics (théâtre, cinéma, etc.) ne peuvent reprendre qu’après l’audition du signal définitif de fin d’alerte ».
Il faut préciser que les alertes paralysaient la vie quotidienne. « Dès le signal d’alerte, toute circulation sur la voie publique doit être interrompue, les piétons doivent gagner l’abri le plus proche, les voitures doivent se ranger, tous feux éteints, sur le côté droit de la chaussée », indique un avis du Maire de Clichy du 31 mars 1942, qui informe les contrevenants qu’ils pourront être emmenés au poste de Police et voir leur voiture être saisie.

Les combats s’intensifiant vers la fin de la guerre, une nouvelle mesure est prise : « A partir du 15 mai 1944 à 7h tous les tirs de DCA déclencheront l’alerte en complément du système d’alerte par les sirènes actuellement utilisé. Tout tir de DCA signifie donc alerte et à partir de ce moment toutes les prescriptions de défense passive devront être observées, même si l’alerte n’est pas donnée par les sirènes. Le signal de fin d’alerte sera toujours émis au moyen des sirènes, comme par le passé », ordonne le Ministère de la Guerre.

Aux archives, seul le registre des alertes de l’année 1940 a été conservé. Il montre qu’elles ont été au nombre de 12, la plus courte ayant duré 20 minutes et le plus longue, 2 heures. Les concernant, « rien à signaler ». Il en fut de même en 41, 42 et 43 : « aucun incident », ou presque. En revanche, l’année 1944 fut meurtrière pour de nombreux clichois.

Le 3 avril 1942, je trouve la trace d’un premier incident aux archives municipales, dans un petit mot manuscrit, mais non signé, adressé à Monsieur le Maire : « Un obus de DCA de petit calibre est tombé, au moment de la nouvelle rafale ayant suivi le signal de la fin de l’alerte du 2 courant, sur le trottoir du Marché de Lorraine, au droit de l’entrée, 7 rue Martissot. Il a percuté et éclaté à son arrivée au sol. Le point de chute est visible sur l’asphalte. Quelques éclats projetés sur les tôles du soubassement du Marché ont provoqué leur transpercement ou des éraillures en plusieurs points. Un autre éclat a touché le verre armé du vantail de gauche de la porte d’entrée indiquée plus haut, sans entraîner toutefois le bris de ce verre, le choc ayant seulement produit un trou circulaire de la grosseur d’un doigt avec une auréole en étoile de quelques centimètres. Le verre du vantail droit de la même porte a été également cogné sans qu’il y ait eu non plus, chute de celui-ci ». La Maison du Peuple a donc littéralement souffert de la guerre, mais plus aucune trace de cet incident ne sont visibles aujourd’hui.

20180824_170825Le rapport de police numéro 666 (cela ne s’invente pas !) du 27 avril 1944, débusqué aux archives, mentionne également l’abri anti-aérien : « A 1h30 nous avons été prévenus qu’un blessé se trouvait aux abris du Marché de Lorraine (…) Monsieur GODIVIER François Joseph, mécanicien, marié, demeurant 36 rue Vassou à Clichy, lequel nous a déclaré que, se trouvant dans la cour de son immeuble, il avait été blessé par les éclats d’un obus de DCA qui était tombé au milieu de la cour et avait éclaté. Le blessé a rejoint les abris du marché de Lorraine par ses propres moyens où, après avoir reçu un pansement sommaire, il a été conduit au poste central de secours, 115 rue du Bois. Puis il fut dirigé vers l’hôpital Gouin pour des plaies multiples au bras gauche et à la jambe droite », consignent les gardiens de la paix Masse et Jouve.

Par ailleurs, les archives du Service Sanitaire sont riches en information, puisqu’y figurent des rapports consécutifs à chaque incident. Ce registre est très fourni pour l’année 1944 :
– 21 avril 1944 : Clichy bombardé, 2 points de chute constatés
– 26 avril 1944 : Bombardement, 1 blessé par chute d’un obus de DCA (monsieur Godivier, dont je vous parlais plus haut). Les personnes blessées étaient d’abord prises en charge par le poste de secours du 115 rue du Bois (actuelle rue Barbusse) puis soit renvoyées à domicile une fois soignées ; soit transférées dans les hopitaux Gouin et Beaujon si besoin. « Les blessés se multiplient, graves souvent. Nous en avons jusqu’à huit en même temps dans le poste. Le brancardage est assuré par les chefs d’ilots », indique un membre du personnel du Poste de Secours au Maire de Clichy, dans un compte-rendu daté du 24 août 1944. Les corps étaient entreposés au Marché de la rue de Neuilly, ou dans les morgues des hôpitaux.
– 22 juin 1944 : Bombardement entre 18h25 et 20h25, plusieurs points de chute à Clichy, 2 femmes décédées et 12 blessés (dont certains auront des séquelles à vie, et dont un enfant de 2 ans ainsi que le reste de sa famille). L’immeuble le plus touché au cours de ce raid fut celui qui était situé 144 rue Martre et qui fut détruit par 7 bombes. Une autre bombe a touché le 10 rue Fournier, et 13 autres se sont abattues sur l’usine Cicam, quai de Clichy.
– 7 août 1944 : 12 morts et 40 blessés « pansés ou évacués vers les hopitaux après triage » dans le cadre d’un important bombardement particulièrement violent survenu un peu avant 13 heures : des bâtiments d’usines, 41 et 43 rue Pierre ainsi que 28 rue Vassou (actuelle rue Georges Boisseau) ont été détruits, de même que le 124 rue du Landy (à Saint-Ouen) ; tous les pavillons de la Villa Simone Bigot ont été endommagés. Parmi les cadavres, on retrouve une famille entière, les M’Barek : les 2 parents, et leurs 3 enfants… Un rapport du Maire de Clichy, H. Caldagues, précise : « il y a, en outre, 2 paquets de débris humains (dont l’un contient une tête de femme méconnaissable) ». Au total, 37 bombes ont touché Clichy ce jour là (et 2 sont tombées dans la Seine, à quelques mètres seulement du Pont de Gennevilliers, à l’Ouest de ce dernier).
Les sinistrés sont hébergés et nourris par la municipalité dans l’école de filles Jules Ferry, rue Dagobert, où sont installés quelque matelas de fortune.
– 19 août 1944 : Bombardement, 2 blessés et 2 tués
– 20 août 1944 : Combats entre résistants et soldats allemands : 7 résistants clichois blessés, plusieurs allemands tués rue du Général Roguet et rue Martre
– 23 août : Combats, 1 blessé
– 24 août : Combats pour la Libération de Clichy, 24 blessés par balle et 3 tués dont 1 corps retrouvé rue du Guichet et l’autre rue de l’Ancienne Mairie. « Le plus gros de la bataille s’est déroulé de 15h à 19h30 », raconte un soignant dans un compte-rendu conservé aux archives municipales.
– 25 août : Combats, 5 tués, 5 blessés

Le 25 août au soir, Paris est libérée, tout comme Clichy ! Mais les clichois vivront une dernière épreuve le lendemain, comme le raconte le livre « La Libération dans les Hauts-de-Seine » de Jacques Perrier : « Depuis le 15 août le passage des troupes allemandes visiblement en déroute annonçait la fin du cauchemar (…) A Clichy, tout a vraiment commencé le 19 août à 14 heures. Un groupe de policiers du commissariat (…) est venu placer un drapeau tricolore sur le balcon de la mairie. Un peu plus tard, des jeunes gens se disant résistants mais qui ne portaient pas de brassards, ont voulu occuper la mairie (…) ils ont fini par investir le bureau du maire. L’un d’eux à même répondu au téléphone. Les résistants assiegés par les SS dans la mairie de Neuilly appelaient au secours (…). Les jeunes résistants (…) abandonnèrent alors la Mairie de Clichy. Un peu plus tard, ce seront les FTP officiels qui viendront à leur tour, bientôt suivis des FFI, puis du Comité de Libération local ».

Des rumeurs commencèrent à se répandre, disant que les allemands allaient saboter l’usine à gaz pour faire sauter toute la ville. Les résistants prirent donc possession des lieux. De nombreux coups de feu sont échangés avec les troupes SS, qui finalement battront en retraite, pensant les résistants plus nombreux qu’ils ne l’étaient en vérité.

« Le 22 août, un comité d’épuration s’installe dans la salle des fêtes. Une vingtaine de personnes accusées ou soupçonnées d’avoir collaboré sont interrogées. Ceux qui semblent coupables sont enfermés dans les cellules du commissariat, en attendant qu’une juridiction officielle statue sur leur compte. Monsieur Gras, directeur de l’hospice communal, réussit un véritable exploit. Bien que recherché par la Gestapo depuis trois mois, il est allé en province, au volant d’un camion, pour chercher du ravitaillement (…), il ramène du lait, des légumes et des fruits qui seront aussitôt distribués aux mères de famille.
185_001Le 23 août, on élève les premières barricades sur les quais (note : constituées de sacs de sable et de pavés), à la gare de Clichy-Levallois, rue du Général Roguet et au carrefour Jean Jaurès-Victor Hugo ». Le 24, la nouvelle se répand que les troupes du Général Leclerc foncent sur Paris. La journée du lendemain fut malheureusement dramatique : 2 heures de bataille devant les barricades Jean Jaurès-Victor Hugo et aux abords des ponts que tentaient de franchir les allemands : 5 morts et de nombreux blessés furent à déplorer. Dans l’après-midi de ce 25 août, arriva la nouvelle de la reddition de Von Choltitz, Général nazi commandant du grand Paris, et de la Libération de Paris. « Aussitôt on oublia ce qui venait de se passer pour manifester la joie de la délivrance. On dansa très tard, cette nuit là, dans les rues de Clichy », note Jacques Perrier. Dès le lendemain, les barricades sont détruites et la Résistance prends le contrôle effectif de la Ville. Mais l’information parvient qu’une compagnie d’irréductibles SS subsiste à Saint-Ouen. « On ne saura jamais ce qui s’est passé. Il paraît évident que les conducteurs des cinq voitures bourrées de FTP et de FFI n’étaient pas clichois et qu’ils connaissaient mal cette partie de la banlieue. Toujours est-il que le convoi est tombé dans une embuscade à la hauteur du cimetière de Saint Ouen. Il y eut 9 morts, dont 5 clichois, parmi les résistants. Tous les autres occupants avaient été blessés. Leurs véhicules avaient été fauchés par des tirs de mitrailleuses et des fusils lance-grenade ».
L’abri de la Maison du Peuple, lui, sombra dans l’oubli, devenu, depuis lors, bien heureusement inutile.

Note : J’ai réalisé des visites de cet abri à l’occasion des Journées du Patrimoine 2018, à voir en vidéo ici.

Crédits Photos : Orianne VATIN ; Ville de Clichy ; DR
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Une réflexion sur “ABRI ANTI-AÉRIEN SOUS LA MAISON DU PEUPLE A CLICHY

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